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Les Dormeurs de Véga

À bord du vaisseau-arche Mnémosyne, les 40 000 passagers en hibernation partagent un rêve collectif inconscient. Quand ce rêve devient plus réel que l'espace traversé, un veilleur doit choisir.

10 avril 2025 18 min de lecture
espace hibernation collectif rêve

Le Mnémosyne avait traversé 4,2 années-lumière quand Seo-Yeon Park sortit de son premier cycle de veille prolongée et trouva les logs de rêve.

Ce n'était pas son rôle de les chercher. Elle était technicienne de maintenance des systèmes de propulsion, réveillée pour une rotation de trois semaines pendant que le reste des 40 000 passagers dormaient dans leurs caissons de verre et de froid. Mais quelqu'un avait laissé un terminal ouvert sur le pont médical.

I. Ce que les dormeurs partagent

Depuis le quatrième mois de voyage, 87 % des passagers partageaient le même espace onirique. Pas le même rêve : le même espace. Un lieu commun, stable, cohérent, dans lequel chacun évoluait selon sa propre trajectoire, mais que tous habitaient simultanément.

Quelqu'un avait cartographié cet espace. Les fichiers dataient de deux rotations de veille. Le nom du technicien avait été effacé.

II. La ville qui n'est nulle part

La carte ressemblait à une ville. Pas une ville humaine — les proportions étaient fausses, les distances se contractaient et s'étiraient selon une logique que Seo-Yeon finit par identifier comme émotionnelle plutôt que géométrique.

Au centre : une place. Vide, toujours. Mais tous les chemins y menaient, comme si elle exerçait une gravité.

III. Ce qu'on ne peut pas couper

Selon le protocole de sécurité, Seo-Yeon avait l'obligation de signaler toute anomalie dans les systèmes de survie. Un rêve partagé par 87 % des passagers était techniquement une anomalie.

Elle pensa que peut-être les dormeurs construisaient quelque chose. Quelque chose qui leur appartenait, et qui cesserait d'exister au moment où on les réveillerait.

Elle ferma le terminal. Elle rédigea son rapport de rotation. Elle nota les moteurs, les correcteurs, la trajectoire. Elle ne mentionna pas les rêves.

IV. Avant le prochain cycle

Elle s'allongea dans son caisson. Le froid commença à la gagner lentement — le froid qui n'est plus froid, qui est juste l'absence de tout.

Elle se demanda, dans le dernier instant de conscience, si elle allait trouver la ville. Si on la laisserait entrer sur la Place.

Elle ne se souvint de rien à son prochain réveil, vingt-trois mois plus tard. Mais ses données neurologiques montraient qu'elle avait passé la majorité de ce temps au centre exact de la Place Centrale. Debout. Immobile. Comme si elle attendait quelque chose que les autres n'avaient pas encore vu.

— fin —